Grâce à Gareth
by Ariana

I. Du Mariage

Tous les élèves de la classe supérieure aiment bien Miss Derring. Bien sûr, c'est une blonde rondelette d'une vingtaine d'années, et surtout la seule femme qu'ils aient l'occasion de rencontrer au lycée. Il se trouve aussi que c'est leur professeur de musique, et qu'ils sont par conséquent très bons en musique, ce qui n'est pas forcément d'une grande utilité pour leurs futures carrières d'avocat ou de rentier. Wilkins seul n'admire pas les froufrous qui dépassent de sa jupe. Il regarde son livre d'histoire et se voudrait en cours avec Anderson, à l'écouter parler de rois défunts, de grandes batailles et d'alliances fraternelles. Il préfère vraiment Anderson.

 

Anderson vient juste d'entrer dans la salle des professeurs. Le lycée est petit et les professeurs des deux sexes doivent partager la même salle. Cependant, une pension, aussi modeste soit elle, doit avoir une belle salle pour ses enseignants, parce qu'on la fait habituellement visiter aux parents d'élèves. Aussi cette salle est-elle richement décorée d'une représentation pathétique d'un saint local aux yeux tristement tournés vers le ciel, entourée de casiers, tables et chaises en bois verni. Une table et une chaise sont monopolisées par Miss Derring. La première est occupée par ses livres, la deuxième de sa personne. Elle lève les yeux en entendant la porte et sourit en voyant Anderson. Celui-ci lui rend son sourire, prend une chaise, la pose à côté de la table, la remplit de sa personne, la tire vers la table et en tombe. Miss Derring l'aide à se relever. Après un temps de silence suffisamment long, Miss Derring sent qu'elle peut entamer une conversation :

« Dites-moi, Monsieur Anderson, pourquoi ne vous êtes-vous jamais marié ?

- Euh, eh bien, je ne sais pas trop... Je n'y ai jamais pensé. Je suis peut-être un peu trop timide. »

Miss Derring est visiblement déçue par cette explication :

« Oh, c'est dommage, moi qui espérais une belle histoire d'amour. Vous voyez, j'aime bien imaginer de belles histoires à propos des gens qui m'entourent. Je pense qu'il y a toujours une part de mystère chez les gens, même ceux qu'on connaît le mieux. J'ai inventé une bonne histoire sur Monsieur Herdman, notre directeur. Autrefois, il est tombé amoureux d'une belle jeune femme, grande et brune. Mais elle hésitait entre lui et l'autre, car il y a toujours un autre dans ces histoires. Cet autre, donc, était jaloux de Herdman et le provoqua en duel. Herdman se défendit bien et tua son rival, mais il fut lui-même gravement blessé et resta paralysé, comme il l'est aujourd'hui, vous voyez. La jeune femme, folle de douleur, entra en consomption et mourut. Herdman vînt donc se cacher ici, car les duels sont maintenant interdis, et aussi pour oublier ses peines. C'est très romantique, n'est-ce pas ? Et même si vous deviez me dire qu'il est devenu invalide en tombant dans un escalier, je préférerais ma version, pas vous ?

- Eh bien, il semble que vous avez beaucoup d'imagination.

- Oh oui, je le sais bien, on me l'a assez dit quand j'étais enfant. Ma mère me le disait toujours : « Jezebel, tu parles trop et tu mens tout le temps ! T'attrapera jamais un mari ! ». Elle avait tort, je ne mentais pas, et j'ai bien l'intention de trouver un mari, même si je m'y prends un peu tard. A mon âge, ma mère était déjà mariée depuis cinq ans ! Elle pense vraiment que je vais rester une affreuse vieille fille. J'aimerais bien qu'elle arrête de me le dire dans toutes ses lettres. Vous, Monsieur Anderson, vous croyez que je vais devenir une vieille fille ? »

Embarrassé, Anderson met les mains sur la table, puis les retire brusquement, pour que Miss Derring ne remarque pas leur saleté crayeuse. Il fait ainsi tomber les livres de Miss Derring et en tentant de les ramasser avec dignité, il renverse sa chaise et s'affale sans élégance sur les livres. Il essaye de se relever gracieusement, mais ne réussit qu'à se cogner à la table, fort heureusement sans la faire tomber. Keller, l'un de ses collègues vient l'aider à se remettre debout. Anderson lui explique qu'il a glissé, mais la sonnerie couvre son embarras. Il quitte la salle, non sans avoir fait tomber une plante verte malencontreusement placée près de la porte. Keller et Miss Derring, le sourire aux lèvres et le rire étouffé le regardent partir. Il est bien connu que le professeur d'histoire ne peut pas faire un geste sans faire tomber quelque chose.


II. Du Livre

L'après-midi du premier jour de la semaine est habituellement réservée aux études religieuses. Mais cette fois, les tribulations des prophètes partis guider le monde intéressent peu Wilkins. Les yeux rêveusement tournés vers la fenêtre, il songe au jour précédent. Anderson avait trouvé un pigeon ingénieusement caché par Mason dans son pupitre, et l'impertinent volatile avait trouvé le sommet de l'armoire plus à son goût que l'espace glacé au-delà de la fenêtre. Mason et Domina l'avaient joyeusement chassé à coups de balai, dérangeant ainsi, outre le cours, un bocal de produit d'entretien anonyme et pas mal de poussière. Anderson, une fois débarrassé de la créature volage, commença son cours et en cinq minutes était passionné par le récit d'une bataille. Comme d'habitude, il était transfiguré, fascinant. Wilkins regarde son camarade de chambre. Domina dort, allongé sur son lit, alors Wilkins ferme son livre, se lève et sort discrètement de la chambre dans le vague espoir de retrouver son cher professeur.

Le cher professeur, il se trouve, a également été pris d'une soudaine envie de se balader. Ses pas le conduisent du côté de la salle de musique. Il y aperçoit Miss Derring, occupée à lire un livre qui n'a rien d'un livre religieux. Son désir de converser prenant le dessus de sa peur de la gent féminine, Anderson ose la saluer :

« Bonjour, Miss Derring.

- Oh, Monsieur Anderson ! Entrez, je vous en prie. Eh bien... euh... vous vous promenez ?

- Oui, je réfléchissais un peu. Je crois que je réfléchis mieux en marchant. »

Il regarde le livre que Miss Derring tient à la main. Elle suit son regard et rougit :

« Oh, vous devez me trouver bien mauvaise pour lire un roman le jour du Seigneur. On me l'a prêté et je voulais juste le finir pour pouvoir vous le faire lire, justement. C'est un livre très triste, je trouve. Il raconte l'amour impossible entre une femme d'un certain âge et un séminariste de quinze ans. Ils s'aiment passionnément mais doivent se quitter à jamais après avoir passé seulement huit heures ensemble, parce qu'elle doit se marier... Vous devez trouver ça bien choquant, non ? »

Anderson reste silencieux. Miss Derring lui tend le livre un peu nerveusement :

« Moi, quand on me l'a prêté, j'ai pensé que ce serait choquant, irrévérencieux, surtout vu l'auteur. Mais en fait, c'est une histoire plutôt intéressante et bien écrite. Je sais que vous aimez lire, je vous ai souvent vu avec un livre, alors, vous n'avez qu'à le lire, et décider par vous-même. »

Anderson prend le livre et en fait tomber la couverture. Le livre est vieux et plusieurs pages, anxieuses de reprendre leur place dans la couverte, volent la rejoindre sur le sol. Anderson les ramasse et en profite pour lire le nom de l'auteur :

« Gareth ? C'est un écrivain hérétique, non ?

- Je sais que c'est ce que tout le monde, du moins ce que j'en connais, m'ont dit. »

Miss Derring continue son discours sans prêter attention à ses autres erreurs de grammaire :

« Mais dans le livre, ça ne se voit pas. Vous vous doutez bien que je ne lirais jamais une œuvre mettant en question la vérité de notre Seigneur, par exemple. J'ai lu plusieurs livres de ce genre-là, et, croyez-moi, celui-ci n'en fait pas partie. En fait, rien ne m'a particulièrement choquée, malgré l'idée d'un garçon voué au service du Seigneur se détournant un instant de son chemin. Cependant, je crois que Monsieur Herdman désapprouverait ce livre. Il a, il me semble, des idées parfois un peu arriérées... mais bien sûr, vous le connaissez mieux que moi. »

Anderson a enfin maîtrisé les pages volatiles des Huit Heures de Gareth. Satisfait de cet exploit, il se redresse, le livre sur les genoux :

« Euh... eh bien, je veux bien vous croire. Puisque vous l'avez fini, je veux bien essayer de le lire, voir si ça me choque ou si vous avez raison. »

Le manque de continuité entre sa remarque et le discours antérieur de Miss Derring ne les gêne ni l'une, ni l'autre. Anderson pense tout à coup à autre chose :

« Vous me disiez que vous aimiez inventer des histoires à propos des gens qui vous entourent... euh, vous en aviez inventé une sur moi ?

- Pas vraiment, vous n'êtes pas le genre à traîner un lourd secret. »

La voix d'un jeune garçon ne leur donne pas l'occasion d'approfondir le sujet :

« Ce n'est pas bien de bavarder au lieu d'étudier ! »

Le garçon habituellement timide semble tout à fait surpris de sa propre témérité. Il reste près de la porte. Les deux professeurs le regardent, tout aussi surpris. Il leur sourit :

« Je ne voulais pas vous déranger. Je me baladais, vous voyez, parce que j'ai fini mon étude. Et puis, comme la Matrone passe son temps à prier pour nos âmes, aujourd'hui... »

Ses aînés ne peuvent retenir un sourire. Il faut dire que la Matrone, une femme forte dans tous les sens du terme, terrorise la pension. Wilkins, puisque c'est naturellement lui le garçon, ignore de toute évidence le sourire franc de Miss Derring pour répondre à celui, plus timide, d'Anderson. La sonnerie, rythmant éternellement la vie du pensionnat empêche toute communication ultérieure.


III. De Wilkins

Il fait froid pour un soir d'Automne. Anderson regarde dégouliner la pluie sur les vitres sales de sa petite chambre. Il est assis près du petit poêle qui ne chauffe que les objets dans son voisinage. Anderson se lève et va chercher un album-photo. Il feuillette les pages, témoins d'un passé plus heureux. Un garçon et sa mère, un garçon qui aime sa mère, un jeune garçon qui travaille bien, un jeune garçon un peu triste que l'on dit brillant, un jeune homme honoré, un jeune homme à l'avenir assuré, mais un homme qui ne sait pas résister aux tentations, un homme déshonoré, un homme qui déçoit sa mère, une mère qui le chasse comme un criminel, une mère qui refuse de le voir, une mère qui meurt loin de lui. Anderson prend sa tête à deux mains et se prépare à pleurer un bon coup. Mais un bruit à la porte le tire de sa rêverie misérable. Il se lève lentement et va ouvrir la porte. Il pense sans doute que la Matrone vient d'éprouver le besoin de le gronder au sujet de ses chaussettes trouées. Mais la personne à la porte s'avère avoir la forme et l'esprit de Wilkins :

« Vite, Monsieur, laissez-moi entrer, avant que la Matrone ne me trouve ! Comme on est au même étage, je me suis demandé si je pouvais venir vous voir sans être découvert. Je ne vais pas rester trop longtemps, je ne veux pas vous déranger... Oh, un album-photo ! Je peux ?.. C'est votre mère ? Elle est très jolie, vous lui ressemblez beaucoup. Vous avez ses cheveux noirs, et les mêmes yeux, noirs avec de longs cils... sauf que vous portez des lunettes, bien sûr. Ça, c'est vous quand vous étiez petit ? Vous étiez drôle ! On voit que vous étiez un élève sérieux. Moi je trouve que vos lunettes vous vont très bien, elles vous donnent un air très intelligent. Oh, en voilà une autre de votre mère. Elle est vraiment jolie. Ma mère à moi est très belle aussi, mais je n'ai pas autant de photos que vous. Elle m'écrit souvent, je lui demanderai de m'envoyer une photo. Et celle à vous, elle vous écrit souvent, aussi ? »

Le garçon habituellement taciturne est devenu loquace au point d'oublier la syntaxe, la grammaire et autres composantes essentielles de la langue. Anderson lui adresse son sourire timide, flatté par ce jeune admirateur :

« Je pense, moi, que ma mère était beaucoup plus belle que moi. Elle est morte il y a environ dix ans.

- Oh, je suis désolé. Mais vous lui ressemblez quand même. J'aurais dû penser, bien sûr, vous êtes plus vieux... »

Ce disant, Wilkins s'allonge sur le lit d'Anderson, le seul endroit où un visiteur puisse s'installer dans cette chambre étroite. Anderson ne le regarde pas. Il fixe son regard sur l'album fermé et ne dit rien. Wilkins se redresse et regarde la silhouette de son professeur, profilé contre la fenêtre minuscule :

« Vous aimez bien Miss Derring, n'est-ce pas ? Domina a dit que vous allez l'épouser. Les gars se moquent de vous en disant que si c'est le cas, vous oublierez sûrement l'alliance le jour du mariage et que vous aurez bien besoin d'elle pour nouer vos cravates. »

Anderson se rappelle un jour où il était tellement occupé à penser à la vie d'une reine de l'Antiquité, qu'il en avait oublié de nouer sa cravate. Heureusement, Miss Derring l'avait remarqué et lui avait fait le nœud avant la première sonnerie. Moins heureusement, Mason choisit précisément ce jour-là pour arriver en avance, et l'histoire avait fait le tour de l'école. Wilkins regarde son nez droit :

« Alors, c'est vrai que vous allez épouser Miss Derring ?

- Non. Je n'y avais même pas pensé. Je ne savais pas que nous nous conduisions de manière à le faire croire. C'est juste une bonne amie, une femme intelligente.

- Oh. Au fait, vous avez fini le livre qu'elle vous avait prêté ?

- Euh... oui, vous voulez le lire ?

- J'aimerais bien, oui. Vous voyez, j'avais vu le nom de l'auteur, alors je l'ai cherché dans l'encyclopédie de la bibliothèque des professeurs. Ils disaient qu'il parlait de toutes sortes de sujets immoraux. Il paraît qu'il a expliqué pourquoi un homme préférerait telle femme à telle autre, et pourquoi certains hommes n'aiment pas les femmes du tout...

- Euh, voilà le livre. Il ne parle pas du tout de ce genre de chose. D'ailleurs, vous non plus, vous ne devriez pas parler de ces choses-là. La bibliothèque des professeurs est réservée aux enseignants, Wilkins.

- Oh, je me doutais bien que vous ne liriez pas ce genre de chose. C'est plutôt Domina qui m'a parlé de ces sujets immoraux. Il dit qu'un jour, chez lui, il a regardé tous les livres censurés de ses parents, le genre de livre que l'on cache sur l'étagère du haut, vous voyez. Eh bien, ce Gareth en faisait partie. L'encyclopédie, elle, elle disait seulement qu'il parlait de choses bizarres, comme par exemple que le temps se déplace en spirales. Ça me paraissait un peu compliqué. Vous comprenez ça, vous ?

- Pour les spirales, il faudrait plutôt vous adresser à Monsieur Keller. Les spirales sont plutôt du domaine mathématique.

- Oui, mais si c'est l'Histoire qui se balade en spirales, c'est mieux que ce soit à vous que je parle, non ?

- Il faudrait peut-être que je lise Gareth à ce sujet. En attendant, vous devriez aller vous coucher... »

Wilkins ne bouge pas :

« De quoi il parle, le livre ?

- D'une femme assez âgée qui tombe amoureuse d'un garçon de quinze ans. »

Anderson se souvient tout à coup que c'est environ l'âge du garçon sur son lit. Ce détail le gêne visiblement. Wilkins lui sourit :

« Et le garçon, il l'aime aussi je parie. C'est une histoire d'amour.

- Elle a été écrite il y longtemps. Ça pourrait vous servir, en histoire. Il y a beaucoup de détails. Maintenant, allez vous coucher. »

Wilkins se lève à contrecœur. Anderson reste assis. Son élève va se tenir devant lui, les Huit Heures à la main :

« Je voulais vous dire... moi, je pense que... je trouve que vous êtes un professeur génial. »

Impulsivement, il se penche et embrasse le professeur génial sur la joue. Une fois la porte fermée, Anderson peut enfin prendre sa tête à deux mains et pleurer.


IV. De Gareth

Anderson est occupé à feuilleter l'impressionnant volume intitulé Les Œuvres Complètes de Jérôme Gareth qu'il s'est offert ce matin dans une librairie modeste de la ville. Une phrase attire son attention : « Tout individu exprime ses désirs profonds en portant un attachement particulier à un autre individu, qu'il soit du même sexe ou non... ». Anderson en fait tomber le livre. Le choc des Œuvres Complètes quand elles heurtent la table fait sursauter la tasse de café, qui effectue un élégant saut dans le vide avant de s'écraser par terre. Au même moment, la porte de la bibliothèque des professeurs s'ouvre et Keller entre, un livre à la main et un sourire aux lèvres :

« Alors, Anderson, on prend des libertés avec la porcelaine de l'établissement ? »

Son collègue réapparaît de derrière l'une des tables de lecture, les fragments de tasse à la main. Il lui fait un sourire un peu vague :

« Elle est tombée, je ne sais pas pourquoi. »

Il enlève ses lunettes et les essuie sommairement à sa manche. Keller va ranger son livre. En passant, il remarque les Œuvres Complètes :

« Vous vous cultivez, à ce que je vois. Gareth ? C'est vous qui lisez ça : « Un tel attachement, même condamné par la morale admise, est naturel, etc... » ? Il faut croire que les Huit Heures ont porté leurs fruits. C'était mon livre, au fait. »

Surpris, Anderson marche par inadvertance sur la soucoupe jusqu'à présent intacte. Il se penche pour en ramasser les morceaux. Keller l'y aide :

« Alors, il vous a plu, le livre ? »

Étant professeur de mathématiques, Keller avait une syntaxe parfois douteuse. Anderson referme les Œuvres Complètes pour éviter que son interlocuteur n'en lise d'autres extraits embarrassants :

« Oh, oui, c'est un livre assez intéressant du point de vue historique. J'ai jeté un coup d'œil à quelques unes de ses autres œuvres, et je n'en vois pas toujours l'intérêt...

- Oui, je dois dire que moi aussi, ça m'a frappé. La plupart de ses écrits sont plus philosophiques qu'anecdotiques. Vous voyez, j'ai suivi un cours de littérature à l'université. Enfin, je suppose que Gareth en avait assez de chercher à comprendre le monde, et a par conséquent écrit les Huit Heures pour raconter une histoire. C'est pour ça que je l'ai prêté à Miss Derring. Elle aime bien les histoires d'amour. Elle vous a raconté celle qu'elle a inventée sur Monsieur Herdman ?

- Oui. »

Anderson n'est pas fâché d'avoir un compagnon aussi bavard. Gareth aurait expliqué que ceci était dû à la timidité d'Anderson, qui apprécie chez les autres ce qu'il n'a pas en lui-même. L'attraction du contraire, en somme. En effet, Keller est grand et blond, et participe à tous les jeux violents préconisés par le directeur afin de maintenir la forme des élèves et des enseignants. Anderson préfère admirer ces athlètes vigoureux en tant que spectateur. Il n'est pas du genre à courir après un ballon.

Keller reprend son monologue :

« Vous devriez lire ce que Gareth avait à dire à propos du Temps, de l'Histoire, votre rayon plus que le mien. Ses idées concernant l'Amour sont un peu étranges, mais sa notion de l'Histoire est assez intéressante. Selon lui, des périodes de prospérité et de dépression se suivent en cycles. Ça marche aussi pour les individus. Ils subissent des moments de bonheur et de malheur. Et même si certains semblent destinés au malheur, le malheur complet n'existe pas, pas plus que le bonheur parfait. En somme, rien n'est parfait en ce bas monde. Vous voyez ? »

Anderson n'a pas l'air de voir grand-chose, mais l'entrée à ce moment de Miss Derring empêche Keller de remarquer la cécité intellectuelle de son interlocuteur (ou auditeur). Miss Derring leur fait l'un de ses jolis sourires :

« Alors Keller, vous avez coincé ce pauvre Anderson, à ce que je vois. Vous a-t-il dit, Monsieur Anderson, que notre société est vouée par la force de l'Histoire à un échec certain ?

- Vous voyez, Anderson, c'est ce que je vous disais. Les sociétés sont comme le Bonheur et le Malheur, elles ne sont ni parfaites, ni éternelles. Ça ne veut pas dire que je sois un révolutionnaire. Moi, je pense que la société changera toute seule, comme le dit Gareth. Vous ne pensez pas Miss Derring ?

- Si, si, Gareth était certainement un homme remarquable. Et ce n'était sûrement pas un révolutionnaire. Je suis en train de lire le Livre de l'Histoire, vous savez ? Oui, alors là, il dit que les choses changent d'elles-même. »

Anderson a du mal à suivre la discussion qui suit. C'est d'ailleurs le genre de conversation qui se déroule entre deux personnes qui ont lu le même livre, et Anderson n'a pas encore eu l'occasion d'approfondir sa connaissance des Œuvres Complètes. De plus, son esprit se penche actuellement sur l'attachement des personnes. Miss Derring, lassée par sa discussion avec Keller, se tourne vers lui :

« Pour changer de sujet, qu'est-ce que vous allez faire pendant les Fêtes ?

- Euh... je vais rester ici, comme toujours.

- Vraiment ? Moi aussi, ça vaudra toujours mieux que d'aller écouter ma mère me dire qu'à mon âge, elle était déjà mariée depuis dix ans. C'est son sujet de conversation favori ! Et vous, Monsieur Keller ?

- Je vais visiter ma famille dans le Nord. J'ai l'une de ces familles énormes qui s'éparpille, puis se réunit tous les ans pour les Fêtes. Vous pourriez venir, Miss Derring. Croyez-moi, ce n'est pas une personne de plus qui pourrait nous gêner. Vous tiendriez compagnie à mes sœurs.

- Quoi ? Et abandonner ce pauvre Anderson ? »

Keller se contente de hausser des épaules, non sans humeur :

« Je vous souhaite de vous amuser. J'espère que vous viendrez pour les fêtes du Printemps.

- Peut-être bien. »


V. De Herdman

Les Fêtes ne sont pas accueillies par un temps très agréable. Il pleut tous les jours et ceux des élèves et professeurs qui sont restés au pensionnat sont obligés de chercher à s'amuser à l'intérieur. L'un de ces infortunés est d'ailleurs le fatigant Mason, mais séparé de sa cour d'admirateurs, il se trouve être un garçon tout à fait charmant. Les autres sont onze élèves des classes inférieures, ainsi que Miss Derring, Anderson et une grande partie des domestiques (dont, bien sûr, la Matrone).

A la grande surprise de Miss Derring, Monsieur Herdman a fait appel à son fils, qui a amené sa femme et sa fille, pour animer les vacances. Le jeune Herdman est doué d'une imagination ludique débordante. Il a inventé un jeu où chacun des participants est muni d'une feuille sur laquelle il faut écrire un nom d'homme et « rencontre ». Il faut ensuite plier le papier de façon à ce que le nom soit invisible, et le passer à son voisin. Celui-ci y inscrit un nom de femme, et le passe à un autre participant, qui y écrit le début d'une conversation que son voisin doit continuer. Comme avec le cadavre exquis, dont c'était une variante, les résultats étaient parfois surprenants, une fois les papiers dépliés. »

Anderson participe à ces jeux enfantins, mais passe plus de temps à lire les Œuvres Complètes. Miss Derring reste souvent près de lui, cousant et lisant pour ne pas sembler l'observer. Elle apprécie cet homme taciturne et calme qui lui rappelle par moments son père. Il lui arrive aussi de penser à ce cher Keller qui avait essayé de la convaincre de venir chez lui, dans la Nord du pays. Elle ne veut pas l'encourager. Si quelqu'un doit être blessé, ce ne sera pas elle. Elle a visiblement choisi celui qu'elle veut.

Le jour de Noël est arrivé, mais la pluie ne s'est pas arrêtée pour d'autant. Saint-Nicolas est passé, déposant au passage une multitude de colis reçus et triés par Herdman et son fils dans l'appartement du directeur. Certains professeurs, dont Keller, se sont joint aux familles en pensant à ceux qui sont restés au pensionnat. La mère de Miss Derring a aussi envoyé des bonbons et des gâteaux pour les enfants. Les cadeaux sont ouverts le matin, et, à cette occasion, le fils de Monsieur Herdman a descendu son père à la cantine. Le directeur a fait allumer toutes les lumières et elles donnent au jour sombre un aspect nocturne. De son fauteuil roulant, sa petite-fille sur les genoux, Herdman admire dûment les divers articles envoyés à ses élèves.

Anderson n'a pas reçu de colis, seulement une lettre de Wilkins. C'est tout à fait le genre de lettre qu'un élève envoie à un professeur qu'il aime bien. Tout à fait convenable, elle parle de parties de balle, de randonnées à cheval, de son chien, de toute une vie qu'Anderson connaissait autrefois. Sans le savoir, Anderson a rougi en la lisant. Miss Derring le remarque et cède un instant à la jalousie. Elle se sent rassurée en voyant l'expéditeur, mais se pose tout de même une ou deux questions. Mais elle les rejette, se disant, en bonne lectrice de Gareth, que ce genre de doute n'émane que d'un manque de confiance en soi. Elle a confiance en elle-même et pense qu'Anderson a juste besoin d'un peu de temps. En attendant, elle essaye de la faire parler de son enfance, sans succès. Anderson reste en effet muet, il évite la conversation et change de sujet. Il n'a manifestement pas envie d'en parler.

Si Anderson refuse de parler de lui-même, ce n'est pas le cas de Herdman. Miss Derring va l'interroger quant à son infirmité, sa curiosité prenant le dessus de ses idées romantiques. Herdman trouve son histoire très amusante, l'ayant entendue du professeur de dessin, qui l'avait entendue de Keller.

« Je n'aime pas vous décevoir, ma petite, mais je n'ai jamais participé à un duel, ni tué un homme. Je suis devenu invalide de la manière la plus bête qui soit. Ma femme venait d'accoucher de notre quatrième enfant. Vous auriez pu croire qu'après trois enfants, j'aurais pris l'habitude de ce genre de chose. Eh bien, pas du tout, j'étais aussi nerveux que la première fois. J'étais resté en bas avec ma sœur, soi-disant pour l'aider à s'occuper de mes filles. Quand le docteur m'a dit que j'avais enfin un garçon, j'ai bondi en haut des escaliers et, comme un imbécile, j'ai perdu l'équilibre et je me suis retrouvé en bas, les jambes en coton.

- Et pourquoi êtes-vous resté ici ?

- « Resté » ? Ma chère enfant, ce n'est pas une grande école, mais c'était celle qu'a créé le père de ma femme et je me vois mal trahir la mémoire de mon épouse en abandonnant son école ! »

Miss Derring soupire. C'est bien ce qu'elle craignait. Herdman est juste un sympathique bonhomme aux cheveux blancs qui aime ses enfants et ceux de son école. Mais Anderson reste un mystère.


VI. D'Anderson

Être un mystère ne gêne pas Anderson. Les cours ont repris après les Fêtes, et il continue à patauger lentement dans les Œuvres Complètes. Le livre est l'un de ces volumes imposants aux pages fines et à la typographie microscopique qui donnent au lecteur l'impression de ne pas progresser. Mais Anderson a de l'espoir.

La reprise des cours a ramené son lot habituel de tares. Mason a repris du service. Dès le premier jour, il s'est arrangé pour que le bureau d'Anderson s'écroule lorsqu'il s'appuie dessus. Mis à part ce premier jour où, visiblement prévenu de la chute probable du bureau, il s'était installé au second rang, Wilkins a réintégré sa place au premier rang. Amusé comme toujours par la maladresse de son professeur, qui n'a vraiment pas besoin de Mason pour se ridiculiser, il lui adresse de grands sourires de sympathie. Il est venu voir Anderson dans sa chambre, mais celui-ci préfère manifestement le rencontrer de jour, ailleurs et si possible en présence d'autres personnes, et Wilkins se tient un peu plus à l'écart.

Le temps est toujours aussi maussade et Herdman a dû renoncer à ses convictions concernant les propriétés fortifiantes de l'air frais. Il a par conséquent interdit les promenades de fin de semaine. Les élèves s'amusent donc dans les salles de classe, à imiter les professeurs sous les yeux indifférents des domestiques et professeurs chargés de les surveiller.

Déjouant sans difficulté l'attention distraite du professeur de littérature, Wilkins va chercher Anderson. Il le trouve, comme d'habitude, dans la salle de lecture à lire les Œuvres Complètes :

« Vous ne faites jamais autre chose que lire ce livre ? »

Anderson se retourne :

« Oh, bonjour, Wilkins.

- « Wilkins ». Je parie que vous ne savez même pas que j'ai un prénom ! »

Anderson sourit :

« C'est vrai. Alors c'est quoi, puisque vous en avez un ?

- Oh, il est un peu bête, je crois que mes parents ont trouvé ça drôle. »

Il prend une chaise, la place juste à côté d'Anderson et s'assied dessus.

« Ils m'ont appelé William. Vous pouvez vous imaginer la honte ! A l'école où j'étais avant, ils m'appelaient Wooly Willy Wilkins, à cause de mes cheveux bouclés. Ils se moquaient de moi parce que j'étais le meilleur de la classe, au début. Et vous, on vous a donné un surnom à l'école ?

- Ils se moquent de vous ici ?

- Oh, oui, un peu. Mais je leur ai dit que je m'appelais Richard, ce qui est vrai, c'est mon second prénom. Alors, ils ne peuvent pas se moquer de mon nom. De toute façon, tout le monde s'appelle par son nom de famille, ici. Au fait vous aussi, vous devez avoir un prénom. C'est quoi ? Je suis sûr que votre mère vous en a donné un joli.

- William n'est pas un mauvais nom. Tu as aimé les Huit Heures ?

- Oui, oui, c'était très beau. Je vous le rendrai demain. Je suppose que les gars trouveraient ça trop romantique. Ils disent que les histoires d'amour, c'est pour les filles. Je trouve qu'ils ont tort, vu qu'il y a toujours des hommes dans ces histoires-là. Les autres trouvent que les filles sont bêtes, mais je suppose qu'ils ne connaissent que le genre de fille qui ne s'intéresse qu'aux ragots et aux vêtements à la mode. Ma sœur, par exemple, n'est pas du tout comme ça. Elle aime bien lire, et monter à cheval, jouer avec mon chien. Mamma aussi, d'ailleurs, elles aiment les mêmes choses que moi. Et puis, je trouve que les garçons ne sont pas beaucoup mieux. Tout ce qui les intéresse c'est se bagarrer, jouer au ballon avec Keller et parler de ce qu'ils feront pendant leur nuit de noces...

- Ce qu'ils feront pendant leur nuit de noces ?

- Euh... oui, voilà, Domina a un grand frère. Il n'est pas encore marié, mais de temps en temps, il s'y exerce... »

Anderson, tiré de sa réserve habituelle par cette remarque faussement candide, éclate de rire. Wilkins, satisfait de l'effet produit, le rejoint. Il continue plus sérieusement :

« Ne vous inquiétez pas, Domina ne nous a pas laissé dans l'ombre quant à la nature de ses agissements. Ça me paraît bien compliqué. Je ne crois pas que je me marierai, plus tard. J'aime bien les filles, mais elles sont trop différentes, on ne peut pas tout leur dire. Et puis ma sœur a déjà un fiancé, et quand elle se mariera, ma mère sera toute seule, alors, j'irai m'occuper d'elle. Et vous, pourquoi ne vous êtes-vous jamais marié ?

- Alors les agissements du grand Domina te paraissent trop compliqués ? »

Anderson ne sourit plus. Wilkins secoue la tête :

« Décidément, vous ne savez vraiment pas répondre aux questions, vous. Moi, je vous raconte toute ma vie, et vous, vous ne répondez même pas aux questions que je vous pose. Vous n'aimez pas parler de votre vie, ou quoi ? »

Anderson ne dit rien. Il fixe sobrement la couverture sombre des Œuvres Complètes. Wilkins ne dit rien. Il fixe sobrement le visage triste de son professeur. Puis Anderson soupire et fait un petit sourire :

« Moi aussi, je pensais que je ne devrais pas quitter ma mère. Enfin, voyons si je peux répondre à tes questions. Non, on ne m'a jamais donné de surnom à l'école. On se moquait de moi parce que j'étais le meilleur de la classe, comme toi. Dans mon école, nous dormions en dortoir, pas en chambre de deux, comme ici. Quand j'étais petit, vers huit ans, je pleurais tous les soirs. Une nuit, les autres s'en sont aperçu et... enfin, tu imagines. Somme toute, j'étais très malheureux. »

Il se tait un instant, puis reprend :

« J'écrivais tous les jours à ma mère, pour qu'elle me ramène à la maison, mais mon père ne voulait pas. Il était allé à cette école lui-même, tu vois, et il ne comprenait pas pourquoi je n'aimais pas y être. Enfin, il y a beaucoup de choses que mon père ne comprenait pas. Il est mort peu avant ma sortie de l'école. C'est dommage, en fait, car il aurait sûrement été très fier de moi. Ma mère l'était, en tout cas, et c'est tout ce qui m'importait à l'époque. Elle était heureuse, la vie avec mon père n'était pas facile. Enfin, non, elle n'était pas exactement heureuse, elle aimait mon père, je suppose, mais on a eu une vie plus paisible. Je suis devenu professeur dans une école voisine. J'aurais pu aller à l'Université, mais elle ne voulait pas déménager. Ensuite, j'ai perdu mon emploi... »

Il fronce des sourcils et reprend avec son mot favori :

« Enfin, c'est un peu compliqué, je suis venu travailler ici. Et puis elle est morte. Mais même alors, je n'ai pas voulu la remplacer... »

Il ferme les yeux pour y contenir les gouttes salées qui persistent, après tant d'années, à s'y accumuler. William met son bras autour de son cou et s'appuie contre son épaule. Anderson soupire, puis, après un moment d'hésitation, il se tourne vers William et l'embrasse. Il le serre fort. Ensuite, il lui sourit en lui caressant les cheveux :

« Je m'appelle John Andrew Anderson, comme mon père. Ce n'est pas si joli que ça, n'est-ce pas ? »


VII. De Miss Derring

Wilkins va donc de temps en temps dans la chambre de « John ». Si Anderson s'habitue à l'appeler William, lui, par contre, est incapable de donner le nom « John » à son professeur. Ils ne font pas que discuter de Gareth, préférant parfois les actions aux paroles. Domina, qui a de toute évidence un sommeil de plomb inégalable, ne se doute pas le moins du monde de ces rendez-vous nocturnes. »

Il semble que Miss Derring soit la seule à constater chez Anderson un changement d'attitude. Il paraît plus heureux et moins gauche qu'avant. Mais avant quoi ? Son attitude envers elle personnellement n'a pas changé. Elle décide, environ trois mois avant les vacances du Printemps, de lui parler, d'autant plus que le comportement de Keller, lui, a pris une direction très déplaisante. Au point que Miss Derring craint d'être seule avec lui, de peur qu'il ne devienne trop sentimental !

Elle va voir si Anderson est dans la bibliothèque, mais elle n'y trouve que Keller. Elle le salue poliment :

« Bonjour, Monsieur Keller. Dites-moi, vous n'auriez pas vu Anderson ?

- Cette lavette ? Non, il doit être dans la salle des professeurs.

- Qu'est-ce qui vous permet d'insulter ainsi l'un de vos collègues ? Vous devriez avoir honte ! Merci quand même pour la suggestion, je vais le chercher. Lui, au moins, n'insulte pas ses amis ! »

Elle se tourne pour partir, mais il la retient :

« Vous ne pouvez pas être amoureuse de ce type. Croyez-moi, ce n'est pas un homme pour vous...

- Vous avez sans doute mieux à me proposer, mais comme vous n'êtes ni Gareth, ni ma mère, mêlez-vous de vos affaires.

- Justement, moi, je vous aime, alors que lui ne vous aimera jam... »

Mais elle est déjà partie. Elle retrouve Anderson effectivement dans la salle des professeurs, penché sur un paquet de copies. Deux autres professeurs y sont également, mais sont sur le point de s'éclipser. Miss Derring s'installe à la même table qu'Anderson :

« Pourquoi ne vous êtes-vous jamais marié ? »

Gêné dans son travail, Anderson n'est pas dans sa meilleure humeur :

« Parce que ça ne me disait rien. J'ai l'impression de vous avoir déjà répondu à ce sujet. »

Les deux teneurs de chandelle sont partis. Anderson est tout à coup moins en colère. Sa colère est toujours de courte durée. Par contre, l'ire de Miss Derring est tenace :

« Ce n'était en effet qu'une impression. J'aimerais mieux vous connaître, mais vous ne voulez jamais rien dire de vous-même !

- Je dois dire que je ne sais pas tout de vous non plus.

- Il suffisait de demander. Je m'appelle Jezebel Alice Derring, j'ai vingt-sept ans et je suis la fille unique d'un modeste professeur de musique du nom oublié de Marc Derring. J'aime la musique et les livres, et l'un de mes rêves serait de fonder une famille. Moi, je ne me suis pas encore mariée, parce que j'attendais de trouver l'homme qu'il me faut. »

Anderson se gratte pensivement le front. Son visage est impassible :

« Et à quoi il ressemble, l'homme parfait ?

- Il doit être intelligent et bien éduqué. Ce doit être un homme sérieux, qui puisse être un bon père pour ses enfants et qui sache apprécier autant l'intelligence d'une femme que ses froufrous. Ce doit être un bon travailleur, quelqu'un sur qui l'on puisse compter, qui serait un bon exemple pour ses fils et tendre avec ses filles. »

Anderson a l'air amusé :

« Il ressemble plutôt à une annonce matrimoniale, votre bonhomme. Et vous pensez trouver ça où ? »

Miss Derring voit à son air faussement sérieux qu'il se moque d'elle :

« Ce n'est pas drôle, Monsieur Anderson !

- Ne vous inquiétez pas, je trouve ça un peu amusant, c'est tout. Je me demande un peu pourquoi vous êtes venue me dire tout ça. Enfin, je vous souhaite beaucoup de chance dans votre recherche de Monsieur Parfait, mais je doute que vous le trouviez dans les parages. Il faut beaucoup de temps avant de trouver le partenaire idéal, et alors, encore faut-il être son compagnon idéal. »

Miss Derring s'appuie sur la table, en se tenant la tête sur un poing :

« Vous ne m'aimez pas. »

Anderson se met à rire :

« Je vous adore, Jezebel Derring. Je trouve que vous êtes une femme tout à fait extraordinaire. Ce ne sont pas toutes les femmes qui viendraient faire une déclaration d'amour à un imbécile comme moi. J'espère que vous trouverez quelqu'un qui en soit plus digne. Croyez-moi, il n'est pas assis à cette table, votre homme idéal !

- Pourquoi pas ? Vous me convenez parfaitement. Vous êtes sérieux et cultivé. Vous aimez bien les enfants, et je suis sûre que vous feriez un bon père. Et puis, contrairement à la plupart des hommes, vous, vous ne passez pas tout votre temps à courir les jupons ! Et moi, je suis sûre que je ferais une bonne épouse. »

Le rire d'Anderson reprend de plus belle :

« Oui, vous seriez une bonne épouse. Mais voilà, je ne suis pas aussi vertueux que vous ne le pensez, et je ne serais pas un bon mari. Si vous me promettez que vous ne direz rien à personne, et que vous ne m'en voudrez pas de vous avoir refusée, je vais vous dire pourquoi. »

Miss Derring hoche lentement la tête et se prépare au pire. Anderson, plus sobre, soupire :

« Voilà j'aime les garçons.

- Moi aussi, je les aime bien... oh... »

Elle prend tout à coup conscience de la signification de sa phrase. Anderson, faute d'expérience, lui tapote l'épaule :

« Je suis désolé. Évidemment, vous ne pouvez pas le savoir. Jolie comme vous êtes, vous n'aurez pas de mal à trouver quelqu'un de mieux... »

Miss Derring ne répond pas. Elle en est encore à assimiler cet élément inattendu de la vie privée de son collègue. Anderson n'essaye plus de la consoler. De son côté, il pense à ce qui lui arriverait si elle venait à bavarder.

Après un bon quart d'heure de non-conversation, Miss Derring a enfin digéré la nouvelle, et son sens de l'humour a repris le dessus :

« Quelle idiote je suis ! J'aurais dû m'en douter. Vous ne m'en voulez pas ?

- Quoi, de vous être trompée ? Ça me rassure plutôt, j'avais peur que ce ne soit trop visible.

- Faites quand même attention. N'oubliez pas que c'est un crime ici. N'allez pas le raconter à n'importe qui... oh, c'est vrai qu'il m'aura fallu pas mal de temps avant que vous ne me le disiez. Tout de même, faites attention. »

Ils se lèvent. Anderson lui serre la main :

« Allez, bonne chance pour l'homme idéal.

- Merci, qui sait, il est peut-être derrière cette porte. »

Et quand elle ouvre la porte, c'est Nicolas Keller qui se trouve derrière.


VIII. De Keller

Quelques mots couverts d'Anderson lui ayant fait comprendre qu'il serait probablement bien reçu, Keller cherche à parler à Miss Derring. Mais les contrôles de fin de trimestre les tiennent tous occupés jusqu'aux vacances de Pâques. Anderson débat avec lui-même de la meilleure façon de noter une copie dont la réponse concernant la date d'une bataille est « C'est vous le professeur, vous êtes sensé le savoir ! ». Keller a découvert que l'un de ses élèves ne sait pas diviser 27 par 3 (il a répondu 8, 2), et Miss Derring a découvert, à sa grande surprise, que le piano était non un instrument à clavier, comme elle aurait pu le penser, mais à vent ! »

Malgré tout, Keller réussit à trouver Miss Derring seule dans la bibliothèque. Évidemment, elle a moins de copies à corriger. Il s'assied à côté d'elle :

« Bonjour, Miss Derring.

- Bonjour, Monsieur Keller.

- Alors, il paraît que vous n'allez pas épouser Anderson.

- Il paraît, oui. Vous n'aviez pas tort, ce n'était pas exactement l'homme pour moi.

- Quelles belles litotes ! J'avais tout à fait raison et il n'était pas du tout pour vous !

- Modeste, en plus ! Je crois qu'il me faudra pas mal de temps avant de rencontrer l'homme parfait. Je ne sais pas... »

Il se rapproche :

« Essayez de le savoir, s'il vous plaît. Et si vous essayiez de vous contenter d'un homme pas tout à fait parfait, mais qui fera de son mieux ? D'après ce que j'ai compris, vous n'avez que votre mère au monde. Moi, j'ai une grande famille, suffisamment éparpillée pour être supportable, mais suffisamment proche pour être un réconfort. Ma famille n'est pas particulièrement riche, mais elle ne traîne pas non plus dans la pauvreté. »

Miss Derring fait un petit sourire :

« Pourquoi ne vous êtes-vous jamais marié ? »

Keller prend un air plus sérieux :

« Ce n'est pas une histoire bien gaie. Autrefois, enfin, il y a quelques années, quand j'avais votre âge, je travaillais comme secrétaire pour le directeur d'une banque. C'est là que j'ai rencontré Caroline. Elle avait vingt ans et je l'aimais. On devait de marier dès qu'elle avait fini ses études et que j'avais passé l'examen pour devenir professeur de mathématiques. Pour tout raccourcir, elle était consomptive. Évidemment, je le savais, mais on ne peut pas être conscient d'une mort, de la mort de quelqu'un que l'on aime. Donc, voilà, elle est morte quelques mois avant le mariage. »

Ils restent tous deux silencieux quelques instants. Puis il reprend la parole :

« Tout ça pour vous dire que je ne vous le raconterais pas si ce n'était pas sérieux. Alors, pendant, ces vacances, vous voulez bien passer un peu de temps avec moi ?

- Aussi longtemps que tu le voudras, Nicolas. »


IX. D'une Promesse

A la rentrée, toute l'école parle des fiançailles de Keller et Miss Derring. Herdman leur a souhaité beaucoup de bonheur, tout en regrettant de les voir partir. En effet, Keller a décidé d'aller vivre avec sa femme dans le Nord, près de sa famille. Il espère trouver un emploi de secrétaire, par exemple. Leur mariage doit avoir lieu dans deux ans, ni l'un ni l'autre n'ayant envie de se marier précipitamment.

Le trimestre du Printemps est généralement assez paisible. Mais celui-ci est exceptionnellement agité. Les fiançailles sus-nommées ne sont pas la cause de cette agitation insolite. En effet, deux mois avant les vacances d'été (ou un mois après les vacances de Pâques, selon les avis), Domina a joyeusement annoncé à sa classe ébahie que le professeur d'histoire devait quitter le lycée, et qu'ils n'auraient plus cour d'histoire jusqu'à ce qu'il soit remplacé. Le savant garçon ne peut pas, par contre, expliquer l'absence de Wilkins. Il peut seulement dire qu'il l'a surpris la nuit dernière en train de quitter leur chambre, et qu'il a prévenu la Matrone.

Le soir même, après avoir renvoyé Domina au lit, la Matrone est allée directement à la chambre d'Anderson. N'obtenant aucune réponse à ses appels, elle a ouvert la porte avec son passe.

Le lendemain matin, alors que Domina joue au messager, Anderson se présente devant Herdman. Le petit directeur est très agité du fond de son fauteuil :

« Je vous avais fait confiance, Dieu sait que je vous avais fait confiance !

- Je le sais, Monsieur. Je... je suis vraiment désolé d'avoir trahis votre confiance. Je ne voulais pas vous causer tant d'embarras...

- De l'embarras ! Ah ça, oui, vous m'en causez, de l'embarras, et plus encore ! Qu'est-ce que je suis sensé dire aux parents : « Oh, Madame Wilkins, j'avais omis de vous dire, quand vous nous avez confié votre fils, que le professeur d'histoire aime bien les garçons... Voici votre fils, Madame, quelque peu changé.. ? » Lui dire que je suis un imbécile qui croit à la parole d'un homme sorti de prison ?

- S'il vous plaît, ce n'est pas si grave... enfin, je veux dire...

- Oh taisez-vous, vous. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour que ça ne s'ébruite pas, et je ne vais pas vous dénoncer. J'ai envoyé le garçon à l'infirmerie pour qu'il ne voie pas les autres. Mais je ne peux pas l'y garder un mois, et il parlera probablement à ses parents, et après, de quoi aurais-je l'air ? Quant à vous, vous êtes renvoyé. Je vous payerai votre mois. Je regrette d'avoir à le faire. John, vous avez été un bon professeur. Je vous conseille d'aller vous installer dans l'un de ces pays du continent qui sont plus tolérants envers... vos semblables. Ils ne se préoccupent pas de chasser les pédérastes de votre espèce !

- Il n'est pas si jeune que ça...

- Maintenant, écoutez-moi, vous. Quand vous êtes venu ici, vous m'avez montré vos beaux diplômes et vous m'avez raconté votre histoire. Vous m'avez prévenu que vous aviez été condamné dans le sud pour « sodomnité » ou je ne sais plus trop quoi. Ma femme vous aimait beaucoup. Elle a pleuré quand je lui ai dit que vous aviez préféré venir ici plutôt que de vivre déshonoré avec votre mère. Je crois pour ma part que ce serait plutôt elle qui vous a chassé, mais peu importe. J'imagine que ça lui a rappelé quand elle a quitté sa propre mère, quoique ça ait été pour une autre raison, m'épouser. Enfin, elle vous aimait beaucoup. Elle me disait toujours combien vous étiez jeune et mélancolique. Vous lui aviez promis, rien que pour elle, de résister à ce que vous appeliez la « tentation ». Elle pensait qu'avec le temps. »

Anderson met ses mains à ses yeux :

« Si vous saviez comme c'est dur...

- Allez, ne pleurez pas. J'imagine que vous devez être bien seul, et je sympathise, même si je ne peux pas dire que je vous comprenne. Tenez, mouchez-vous et écoutez. »

Anderson se mouche et écoute.

« Voilà, j'ai pensé, puisque vous devez partir vous installer dans un autre pays, j'ai pensé, et je me répète... enfin, je me suis dit que vous auriez besoin d'argent. Tenez, en souvenir de Catherine.

- Et William... Wilkins, Monsieur ?

- Quoi, vous voulez que je lui donne de l'argent aussi ?

- Non, non... je... est-ce que je pourrais le voir ?

- Pas question ! L'infirmière ne sait rien. Seuls, vous, moi, la Matrone et le garçon sommes au courant. J'espère que le garçon aura le tact de ne rien dire à sa mère !

- Ne vous inquiétez pas. Il ne dira rien... c'est un bon gars, vous savez.

- Si vous le dites. Adieu, Anderson.

- Adieu, Monsieur. Et merci. »


X. D'un Départ

Herdman expliqua donc qu'Anderson devait partir pour des raisons de santé. Les élèves, pour la plupart des enfants de banquiers ou d'avocats n'étaient pas une bande bien curieuse. Même Domina et Mason pensèrent plus aux examens de fin d'année qu'à interroger Wilkins. Celui-ci, comme Anderson l'avait prédit, resta silencieux à ce sujet. Quand il vit partir son professeur, il eut envie, un instant, de le suivre. Mais il pensa à sa mère, à sa carrière, à tout ce que John Anderson avait oublié un instant, dix ans plus tôt. Pourtant, il s'était promis que, si l'occasion se présentait, il suivrait Anderson. Mais il resta. Comme le garçon dans les Huit Heures, il regarda son amant s'éloigner. Parce que les considérations matérielles et la raison sociale prennent le dessus de la passion.

Au Nord, Anderson raconta son histoire à quelques étudiants dont il avait fait la connaissance sur le bateau. Il avait d'assez bonnes connaissances dans leur langue et ces gens le trouvèrent très érudit. De plus, ils trouvèrent un bon terrain d'entente, Gareth étant l'un des écrivains les plus appréciés dans leur pays. Quand il eut achevé son histoire, l'une des jeunes femmes l'interrogea :

« Mais, Monsieur Anderson, comment avez-vous pu supporter cette séparation, alors que vous aimiez tant ce jeune homme ?

- Grâce à Gareth, Madame. »

(c) 1990 by Ariana. Do not copy or distribute without the author's permission.
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